Par Jean Dassiam Fiawoumo est journaliste indépendant, spécialisé sur l’économie africaine. Sur Internet : www.dassiam.blog.lemonde.fr (LE MONDE, 23/02/06):
Récemment plusieurs rapports sur l’économie africaine ont vu le jour. OCDE en juillet 2005. Rapports de l’ONU et du CIAN (Conseil français des investisseurs en Afrique) en décembre 2005. Il est effarant de constater que, dans l’ensemble, leurs analyses convergent toutes vers une seule et même conclusion positive - globalement, l’Afrique est dans une phase de reprise économique et de croissance -, alors que la couverture médiatique de ces rapports (et de l’Afrique en général) reste invariablement défaitiste : "Pas assez." "Trop peu." "Malgré la croissance, la sécurité alimentaire est précaire." "La croissance ne suffit pas à atténuer la pauvreté…"
Oui, oui et mille fois oui, il y a des problèmes sur ce continent, ils sont nombreux et doivent êtres traités. Il n’est nullement question d’occulter la détresse humaine. Mais il est aussi nécessaire de mettre en avant les progrès économiques, surtout lorsqu’ils sont réels et importants. Alors pourquoi ne pas relayer la reprise économique de l’Afrique sans systématiquement la minimiser au point de l’occulter totalement ? Surtout lorsqu’elle est faite en dépit des maux qui la minent et qui pourraient laisser croire que toute progression est impossible ? Il y a un gouffre entre la réalité, qui, globalement, va dans le bon sens, et l’image que l’on continue inlassablement à accoler à ce continent. Voici ce qui ressort des rapports récemment parus :
Une progression de 5 % en moyenne du PIB pour le sous-continent subsaharien en 2004 et 2005. Le meilleur taux depuis dix ans. Une inflation historiquement basse en 2004, à 7,9 %, "la plupart des pays continuant d’endiguer la hausse des prix malgré l’envolée des cours du pétrole", selon "l’Observateur" de l’OCDE. En Afrique centrale, la croissance a été la plus soutenue, à 14,4 %, de quoi faire rêver la Chine. Pour l’Afrique orientale, ce taux est de 6,8 %, entraîné par la performance exceptionnelle de l’Ethiopie, qui enregistre une progression de 10 % de son PIB. "L’Ethiopie… ! Pays qui véhicule davantage une image de famine, auprès du grand public, que celle d’un pays au taux de croissance envié à Bruxelles et même à Washington", s’exclame l’éditorialiste du plus ancien périodique économique spécialisé sur l’Afrique, Marchés tropicaux. L’union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) a aussi une activité économique élevée malgré la crise ivoirienne, maintenant une croissance à 5 % hors Côte d’Ivoire, grâce à "une réorganisation au plan des transports et des échanges extérieurs", une "conjoncture agricole exceptionnelle" et une "politique volontariste d’investissements publics", selon le rapport du CIAN. La conjoncture de l’Afrique australe s’est de même révélée favorable, la croissance passant de 2,6 % en 2003 à 4 % en 2004, malgré la crise au Zimbabwe, et profitant d’une amélioration de la situation politique au Congo RDC, qui s’est traduite par un taux d’investissement de 18,5 % du PIB en 2004.
Le pétrole est certes pour beaucoup dans ces résultats, mais la bonne nouvelle, c’est la performance des pays non producteurs d’or noir, à l’image de la Tanzanie. Une progression du PIB en moyenne de 6 %, l’inflation maintenue à 4,2 % et les revenus fiscaux du gouvernement qui ont quadruplé, à plus de 1,4 milliard d’euros. Si ce n’est le pétrole, mais alors comment font-ils ? Eh bien, les bonnes réformes, une bonne gouvernance, une gestion rigoureuse… En Afrique, ça existe aussi, et ce n’est pas une exception. Hors pétrole, la croissance de l’Afrique centrale est tout de même de 4 %. Sans pétrole aussi, le Botswana a une croissance de près de 5 % et détient l’un des taux les plus élevés d’épargne publique par habitant au monde, ne cédant la place qu’à Singapour et à d’autres pays dispensant une telle gestion prudente du budget de l’Etat.
Il ne s’agit pas ici de faire une sorte d’"humanitaire médiatique", mais de coller le plus possible à l’autre réalité, celle de l’Afrique qui se relève. Lorsque la Bourse du Ghana obtient régulièrement la palme de la meilleure performance mondiale - en 2003, elle a représenté la plus forte croissance boursière au monde -, ce n’est pas une bonne action envers un pays en voie de développement que de le dire. Savoir que l’on peut avoir un rendement de 144 % en y plaçant ses capitaux, c’est simplement de l’information ! Et pourtant. En avez-vous entendu parler ? Je parierais que non. Par ailleurs, selon l’agence fédérale américaine pour les investissements privés à l’étranger - qui ne fait vraiment pas dans l’humanitaire -, l’Afrique offrirait les meilleurs rendements aux investissements étrangers directs (IED). Or c’est le continent qui en attire le moins. A peine 2 % à 3 % des flux mondiaux. Pourquoi ?
Serait-ce notamment parce que, après des années, que dis-je, des décennies d’images de pauvreté, de misère, de maladie, matraquées en continu, il nous semblerait tout simplement impossible que de telles performances puissent être associées à ce continent ? Et si le plus grand problème actuel de l’Afrique était son image ? Qui aurait envie de mettre ses capitaux à un endroit de la planète réputé en guerre constante, miné par la famine et les maladies ? Or, lorsqu’on consulte les différents rapports économiques, lorsqu’on suit la progression des huit dernières années, lorsqu’on regarde l’évolution des conflits depuis dix ans, lorsqu’on voyage à travers le continent, on ne peut plus nier le fait que cette image est fausse.
L’Afrique est aussi une terre de Bourses, de gratte-ciel, de cybercafés et de classes moyennes de plus en plus nombreuses : il suffit d’y aller pour s’en rendre compte. C’est aussi une terre de conflits qui s’apaisent, de démocraties enracinées, de liberté de la presse… Ne pas parler de cette Afrique-là, alors qu’elle est loin d’être minoritaire, c’est faire la caricature constante et unidimensionnelle d’un continent complexe. C’est continuer à faire fuir les IED, alors qu’elle en a un besoin vital, autant voire plus que de l’aide au développement. C’est exclure du paysage médiatique la grande partie de l’Afrique qui marche, au moment où elle a le plus besoin de nos projecteurs.
Nous avons comme un tic de langage qui nous empêche de dire ce constat irréfutable : "l’Afrique croît", sans y adjoindre un "mais" mettant en exergue les aspects disetteux et traîne-misère. Une déformation du verbe qui occulte presque totalement les efforts fournis par tout un continent pour lutter contre ses maux, alors même que ces efforts sont maintenant visibles tant dans les chiffres que dans les faits. L’Afrique change. Mais nous semblons avoir toutes les peines du monde à nous y faire et à nous défaire de nos réflexes réducteurs et misérabilistes, dont les effets néfastes, tels qu’analysés dans un ouvrage comme Un crime médiatique contre l’Afrique, de Christian d’Alayer (édit. Le Bord de l’eau, 2004), ne font plus de doute. N’ajoutons pas aux maux de l’Afrique l’injustice de nos mots, tant il est vrai que, eux aussi, peuvent tuer.